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Langue commune, exposition proposée ce printemps par la Fabrique à l’Alliance Française Bruxelles-Europe, s’ouvre aux travaux plastiques de cinq artistes originaires d’Ukraine : Lilya Chavaga, Dmytro Krasny, Maria Proshkovska, Marina Talutto et Oleksandra Tokareva. L’intitulé « Langue commune » suggère tant la communauté linguistique que l’expression d’un commun accord, le fait de parler d’une même voix, d’œuvrer dans la même direction.





Découvrez ce cycle sous 3 facettes :
🖼️ L’exposition « Langue commune »
L’évocation artistique de la vie en Ukraine, à l’heure des combats, passe pour les artistes de « Langue commune » par la citation récurrente des ruines mais aussi par celle de la résistance. Celle de la vie hors d’Ukraine, pour qui aura dû emprunter la route de l’exil, signale pour sa part l’attention aux objets ou aux situations venant rappeler l’existence d’avant, celle vécue au sein du lieu d’origine. Une attention particulière, dans cette optique, est accordée aux mots désignant des objets représentatifs de la vie courante, témoins de la vie redevenue routinière et plus paisible. Encore, aux gestes par lesquels l’existence continue en dépit de la guerre, des privations et des manques en tout genre, pénurie matérielle ou désarroi affectif. L’heure est moins à la déploration ou aux pleurs qu’à l’adaptation. On prend à bras le corps sa propre condition, on en donne une représentation à la fois objective, offensive et nourrie de résilience plus que de désespoir. L’art ? Voyons en celui-ci un combat vital et tout autant politique, ainsi que s’accordent à le manifester, d’un commun accord, les artistes que fédère l’exposition « Langue commune ».
✒️ Le regard d’auteur
Paul Ardenne, écrivain et historien de l’art, introduit cette exposition avec son texte « L’art en partage, comme parole et comme transmetteur ».
💬 La rencontre
Une rencontre entre les artistes ukrainiennes Lilya Chavaga, Maria Proshkovska et l’historien de l’art Paul Ardenne est organisée pour inaugurer l’exposition« Langue commune ». Cette rencontre est en français.
Moulin
performance « Farina » de Maria Proshkovska (2023)
En se référant au cycle sans fin de la meule, Maria évoque métaphoriquement la dimension commune de l’expérience humaine et, par ce geste utilitaire, met en lumière des valeurs fondamentales universelles, compréhensibles et essentielles pour tous. En consacrant son effort physique et son temps, dans une performance mémorable, l’artiste actionne pendant cinq heures une meule lui servant à broyer du blé ukrainien brûlé par l’impact d’un missile, devant les habitants et les visiteurs de la ville de Bologne.

À propos de l’artiste :
Maria Proshkovska est une artiste conceptuelle et socialement engagée, elle s’inscrit dans une démarche féministe. Sa pratique artistique se concentre sur les thèmes de la mémoire, du traumatisme, de la croissance post-traumatique et des enjeux sociaux liés au genre. Elle utilise son propre corps comme un matériau utilitaire, qu’elle considère comme un outil central d’expression et d’exploration. Ses recherches s’ancrent dans des perspectives féministes, dans le travail manuel et dans des contextes historiques.
Papier.parfum.canapé
(dessin, 2022-2023)
de la série « Choses simples »
et Lettre
(céramique / vidéo, 2022-2023)
de Marina Talutto
L’artiste Marina Talutto recourt à des marqueurs pour évoquer par le dessin des « choses simples » liées aux objets du quotidien et aux situations traversées dans les différents pays où elle se retrouve durant son exil forcé, afin de surmonter la fragilité et l’incertitude de l’avenir et de retrouver un semblant de stabilité.

À propos de l’artiste :
Marina Talutto est une artiste visuelle ukrainienne, née à Kyiv, où elle vit et travaille. Elle est diplômée de l’Académie nationale des Beaux-arts et d’Architecture de Kyiv. Elle travaille le dessin, la céramique et l’installation. Dans sa pratique, elle explore la fragilité, la perte, la vie quotidienne et la transformation de l’expérience personnelle dans le contexte de la guerre.
Manifeste de vie
(photographie, 2025)
Valises
(photographie d’installation, 2024)
Parapluie
(photographie, 2024)
Vacances
(photomontage, 2016)
Ciel
(photographie, 2025)
de Lilya Chavaga
À travers des techniques mixtes mêlant collage et photographie d’archives, Lilya Chavaga explore les dimensions culturelles et historiques de la société post-soviétique. Elle associe images et photographies d’archives à des éléments texturés (fils, impressions) afin de créer de nouvelles lectures du passé.

À propos de l’artiste :
Née dans la région de Donetsk, Lilya Chavaga est diplômée en études culturelles (Université Mykhaïlo Drahomanov, Kyiv) et en économie appliquée (Université nationale de Donetsk), et a étudié dans plusieurs institutions artistiques en Ukraine.
Son travail a été exposé à l’international (Bruxelles, Graz, Tbilissi, Vermont, Londres) et publié notamment dans Art Ukraine et Le Monde diplomatique.
Couleur
(aquarelle, 2022-2023)
de la série « Invasion », par Oleksandra Tokareva
Le travail d’Oleksandra Tokareva explore la nature humaine et la place de l’individu dans le monde, à travers des compositions lumineuses et sensibles. Ses aquarelles, jouant avec les transparences, seront présentées à La Fabrique dans le cadre de l’exposition Langue commune.

À propos de l’artiste :
La carrière artistique professionnelle d’Oleksandra Tokarevaa débuté en 2006. La même année, Oleksandra et deux autres femmes ont fondé le groupe artistique SHAPKA. Dans ce groupe, elle a maintenu, jusqu’en 2015, une pratique d’exposition active. Elle a ensuite travaillé en solo, développant sa propre pratique artistique. Au cours de sa carrière, en plus des expositions collectives, elle a réalisé trois expositions personnelles à Kyiv. Elle explore la psychologie de l’interaction humaine avec le monde, la nature humaine et la place de l’humanité dans l’Univers.
Porcelaine
(objet, 2023)
de la série « Ruine », par Dmytro Krasny
La porcelaine familiale, symbole de stabilité et de valeurs familiales durables, est transmise avec soin de génération en génération. Dans le projet de Dmitry Krasny, cet héritage fragile est brisé, à l’image de nombreux liens familiaux et vies humaines.

À propos de l’artiste :
Dmytro Krasny est un artiste ukrainien né en 1985 dans la région de Kyiv. Pendant ses études, il a commencé à travailler dans l’atelier d’art de l’Université nationale de l’Académie Kyiv-Mohyla. En 2019, il a participé au programme de bourses Gaude Polonia, au cours duquel il a étudié à l’Académie des beaux-arts de Poznań.
L’art en partage, comme parole et comme transmetteur
par Paul Ardenne
Lilya Chavaga, Dmytro Krasny, Maria Proshkovska, Marina Talutto, Oleksandra Tokareva : pour ces cinq artistes ukrainiens, appartenant à un pays actuellement en guerre, communiquer est une priorité. L’intitulé de l’exposition Langue commune revêt à ce titre, pour ces créateurs de formes plastiques, une double inflexion. D’une part, continuer à faire valoir leur langue en dépit des assauts négateurs que subit celle-ci, contre sa russification. On s’appuie pour ce faire sur l’évocation de la guerre en cours, entre Ukraine et Russie, à travers mises en scène de la destruction, de la menace, de l’absence des êtres chers, de l’exil ou des privations…, sur le mode du témoignage. D’autre part, éclairer les « autres » que nous sommes ici, à Bruxelles, au sein de l’Union européenne engagée dans le soutien à l’Ukraine, nous qui n’endurons pas, de corps et de chair, la guerre. Vecteur fondamental de la transmission interhumaine, la langue mise pour l’occasion sur le langage visuel, celui de l’esthétique, qui elle aussi « parle » et communique à sa façon, en instruisant émotionnellement, en mettant le sensible dans la boucle.
Créer pour soi et en soi, en somme, ne suffit pas. La solitude de l’atelier, en l’occurrence, gèle toute communication, elle « ferme » la création quand cette même création aspire dans ce cas à se partager, à générer un continent mental commun, une solidarité de pensée. Exposer devient dès lors impératif – exposer, dans ce cas échanger et transmettre.
Transformer la tension intérieure en forme
Tel est l’esprit propre aux œuvres que présente l’exposition Langue commune, de façon fédératrice : une création pour sortir de l’atelier, faite d’œuvres transitives porteuses d’un message et dont la vocation n’est pas l’autonomie mais la mise en commun de « situations », pour en user d’un terme emprunté à la philosophie existentialiste. Quel message ? Non celui de la propagande ou de l’héroïsme de circonstance, à l’image de l’art « engagé » de jadis, celui des héros surhumains et des peuples indomptables aux nerfs d’acier. Celui, plutôt, de la résistance au quotidien, avec sa durée. Celui, encore, de la peur de la mort des êtres aimés, et du déracinement dans l’espace européen ou autre part pour cause d’exil forcé. Sans omettre le message amoureux, amour nostalgique du pays natal, amour du compagnon, du frère ou du père au combat sur la ligne de front.
La pratique artistique, au vu de ce contexte, se change en une création salutaire, en une thérapie. Créer donne un sens au temps (celui de l’attente, de la dépression, de la peur, de l’espoir) en faisant du geste créatif un acte de solidarité, ici avec le peuple ukrainien au combat, combat guerrier comme combat au quotidien tandis que le conflit s’éternise et s’applique à user les volontés en dépit du courage et de la capacité à résister. Comme l’exprime Marina Talutto, le défi est celui de la continuité. « Comment continuer à travailler lorsque la vie est constamment interrompue par l’anxiété, l’incertitude et le manque de besoins de base tels que le chauffage et l’électricité ? ». Créer, s’investir dans une production artistique, cette activité, dit-elle encore, est « fragile » mais « indispensable ». Elle « rétablit un sentiment d’action et de présence » tout en permettant de « transformer la tension intérieure en forme ».
Lilya Chavaga, Dmytro Krasny, Maria Proshkovska, Marina Talutto, Oleksandra Tokareva – le propos de ces artistes est convergent, sa traduction plastique serait-elle différenciée, polyphonique. De manière fusionnelle, chaque artiste de Langue commune a ainsi soin d’éviter la plainte et, contre la gratuité de bien des formes artistiques actuelles n’attendant que de séduire l’œil et le marché, d’affirmer une position résolument politique – en faveur du soutien à un pays qui souffre mais qui, aux frontières de l’Union Européenne, tient bon, afin que l’on n’en oublie pas la voix.
– Écrit par Paul Ardenne

À propos de l’auteur :
Paul Ardenne est écrivain et historien de l’art. Il est notamment l’auteur de L’Art dans son moment politique (2000), Un Art contextuel (2002), Art, le présent (2010) et L’Histoire comme une chair (2012), des essais largement consacrés aux rapports art-histoire.
Rencontre
entre Lilya Chavaga, Maria Proshkovska et Paul Ardenne
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